L’Europe face au défi de la souveraineté en IA : Enjeux, Acteurs et Stratégies (Mistral, Euria, ...)
- Antoine Smet

- il y a 2 jours
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Introduction : Le réveil de la souveraineté numérique européenne
En 2024, le président de Microsoft, Brad Smith, montait sur scène pour annoncer un investissement record de 4 milliards d’euros dans l’IA en France, sous les applaudissements du gouvernement. C'était l'époque des poignées de main chaleureuses et des promesses de croissance.
Pourtant, en 2026, Emmanuel Macron a opéré un virage à 180 degrés en annonçant sa volonté de retirer les données de santé des Français (le Health Data Hub) des serveurs de Microsoft Azure. Cette décision radicale vise à confier ces informations sensibles à un opérateur souverain bénéficiant du label « SecNumCloud », garantissant qu'aucune législation non-européenne ne puisse s'y appliquer.
Cette prise de conscience politique illustre un enjeu plus large : la souveraineté numérique n’est plus un concept abstrait, mais une nécessité stratégique. Elle pose la question suivante : comment l’Europe peut-elle créer ses propres infrastructures et modèles d’IA pour ne pas dépendre des géants américains ?
Ce changement de cap est l'un des exemples les plus frappants de l'envie de souveraineté qui anime désormais l'Europe. Il ne s'agit plus seulement de performance technique, mais d'une nécessité politique : échapper au Cloud Act
Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act)
La dépendance aux infrastructures américaines constitue un risque stratégique majeur, non seulement par le matériel, mais par l'architecture juridique qui l'accompagne. Le Cloud Act mit en place le 23 mars 2018 représente à ce titre le principal vecteur d'ingérence.
Le CLOUD Act né d'un conflit de 2013 entre le FBI et Microsoft sur des données stockées en Irlande, permet maintenant à la justice US d'exiger l'accès aux données gérées par des entreprises américaines, peu importe la localisation des serveurs. Il brise « l’illusion du sol européen » : la nationalité du prestataire prime désormais sur la géographie. En 2025, Anton Carniaux, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a d'ailleurs admis sous serment ne pas pouvoir garantir la protection des données françaises face à un mandat américain !
Pourquoi une telle dépendance ?
Cette situation n'est pas le fruit du hasard, mais la conséquence d'un rendez-vous manqué au tournant des années 2010. À cette époque, l'Europe n'a pas investi massivement dans les infrastructures cloud, laissant le champ libre aux acteurs américains. Faute d'alternatives européennes capables de gérer des volumes de données massifs en temps réel, un effet d'entraînement s'est produit : entreprises et citoyens ont migré vers les écosystèmes des GAFAM, créant une dépendance structurelle dont il est aujourd'hui difficile de s'extraire.
À ce retard d'infrastructure s'ajoute une fuite des cerveaux chronique vers les États-Unis, où les meilleurs experts européens partent chercher de meilleurs salaires et des moyens techniques plus vastes. Enfin, la domination américaine repose sur une puissance de calcul phénoménale : comme l'intelligence artificielle ne peut se développer sans le cloud, l'avance prise par les USA sur les serveurs leur donne mécaniquement le lead sur l'IA !
Face à cette double dépendance technique et juridique de nouvelles initiatives européennes ont vu le jour, cherchant à créer des modèles d’IA souverains et des infrastructures locales capables de rivaliser avec les géants américains, à l’instar de Mistral AI en France ou d’Euria en Suisse.
Mistral AI : Le champion français de l’IA open source
Pour comprendre l’ascension fulgurante de Mistral AI, il faut regarder son ADN : l'entreprise a été fondée en avril 2023 à Paris par un trio de chercheurs d’élite qui ont quitté les géants américains pour bâtir une alternative européenne. On y retrouve Arthur Mensch (ancien de Google DeepMind), ainsi que Guillaume Lample et Timothée Lacroix, deux ingénieurs clés de chez Meta ayant travaillé sur le modèle Llama. Cette expertise de haut niveau leur a permis de lever des fonds records, notamment auprès du géant ASML (qui détient environ 11% du capital).
Leur stratégie repose sur une force majeure : l’Open Source. Contrairement aux modèles « fermés » (comme ChatGPT, Gemini, etc.), Mistral permet à quiconque de télécharger et d’ajuster ses modèles pour les personnaliser (le fine-tuning). Cette approche crée une communauté active qui aide à améliorer les modèles et offre aux entreprises un contrôle total sur leurs données. Leur premier succès, le Mistral 7B sorti en septembre 2023, a marqué les esprits.
En plus du fameux chatbot "Le Chat" sorti en 2024, l'offre de Mistral AI se distingue par une diversité de modèles répondant à des besoins variés, allant de la vision et l'OCR (reconnaissance optique de caractères) au traitement de l'audio, en passant par des solutions de tooling et de codage comme « Mistral Vibe ». Cette polyvalence s'incarne dans des modèles spécialisés : Mistral Large pour l'orchestration complexe, Mixtral pour les fortes charges d'utilisateurs, ou encore Ministral, optimisé pour être rapide sur PC et téléphones.
L'entreprise affiche une direction stratégique résolument tournée vers l'IA agentique, qu'elle considère comme le véritable futur de la technologie. Plutôt que de chercher uniquement à avoir le modèle le plus puissant, l'objectif d'Arthur Mensch est de proposer une IA capable d'interagir intelligemment avec différents outils pour s'intégrer dans des interfaces cohérentes. Ses modèles, comme Mistral Large, sont ainsi conçus pour orchestrer des fonctions et déployer des agents capables d'exécuter des flux de travail autonomes, de s'adapter et de délivrer des résultats concrets en entreprise.
Pour ancrer cette vision dans la réalité économique, Mistral multiplie les collaborations avec des leaders mondiaux afin d'améliorer leurs processus métier. C'est notamment le cas avec ASML, qui utilise ces modèles pour faire progresser la lithographie au silicium, ou encore Accenture, Stellantis et CMA CGM, prouvant que l'IA souveraine est déjà un levier de performance opérationnelle pour l'industrie européenne.
Cependant, Mistral illustre aussi la complexité de la souveraineté réelle. Bien que leader européen, l'entreprise utilise encore largement des infrastructures cloud américaines (Microsoft en Suède ou Google aux Pays-Bas) pour faire tourner ses services. Mais le véritable « virage » s'est opéré en février 2025 : Mistral a annoncé l'hébergement d'un nouveau cluster d'entraînement souverain en France, sur le site d'Eclairion à Bruyères-le-Châtel. Ce partenariat stratégique avec un opérateur de data centers modulaires français vise à réduire la dépendance technologique et à garantir que la puissance de calcul reste, elle aussi, sous contrôle européen.
Mistral illustre la complexité de la souveraineté numérique. Bien que leader européen, l'entreprise s'appuie encore sur certaines infrastructures cloud américaines (Microsoft en Suède ou Google aux Pays-Bas) pour faire fonctionner ses services. En février 2025 : Mistral a annoncé un nouveau cluster d'entraînement souverain en France, sur le site d'Eclairion à Bruyères-le-Châtel. Ce partenariat stratégique avec un opérateur de data centers modulaires français permet de réduire la dépendance technologique et de garantir que la puissance de calcul reste entièrement sous contrôle européen, matérialisant ainsi la vision d’une IA souveraine et compétitive.
Euria : l'IA Suisse ?
Peut-être avez-vous déjà entendu parler d'Euria, l'assistant IA présenté comme le fer de lance de la souveraineté helvétique. Mais que se cache-t-il réellement derrière cette interface ? Contrairement à Mistral, la société suisse Infomaniak n'a pas développé de modèle « maison ». Euria est en fait une solution hybride s'appuyant sur les meilleurs modèles open source du marché : elle utilise Qwen3 (Alibaba) pour le texte, Mistral (Small 3.2) pour les images et Whisper (OpenAI) pour la partie audio ainsi que d'autres modèles dont Apertus.
La véritable révolution d'Euria réside toutefois dans ses data centers. Alors que la plupart des IA dépendent de serveurs énergivores et opaques, Euria est hébergée exclusivement en Suisse, dans le centre de données D4. Ce site est un modèle d'écologie radicale : construit en sous-sol pour ne pas dénaturer le paysage, il fonctionne sans aucune climatisation ni eau, utilisant l'air extérieur pour son refroidissement. Plus impressionnant encore, 100 % de la chaleur dégagée par les serveurs est réutilisée pour chauffer des habitations via un réseau de chauffage à distance.
En combinant ces modèles ouverts à une infrastructure strictement locale et écologique, Infomaniak garantit une confidentialité totale : vos données sont protégées par le droit suisse et le RGPD, avec la promesse formelle qu'elles ne seront jamais utilisées pour entraîner l'IA.
Euria s'appuie sur Apertus, la toute première intelligence artificielle suisse à grande échelle. Développé en collaboration par l'EPFL, l'ETH Zurich et le CSCS, ce modèle open source (dont le nom signifie « ouvert » en latin) mise sur une transparence totale de son architecture et de ses données.
Sa grande force réside dans sa diversité linguistique : entraîné sur 15 000 milliards de tokens couvrant plus de 1 000 langues, il intègre des dialectes souvent ignorés par les géants américains, comme le suisse allemand ou le romanche. Conçu pour respecter strictement les lois suisses sur la protection des données, Apertus offre un socle technologique souverain et transparent, même si, paradoxalement, ses serveurs de démonstration sont actuellement hébergés sur Amazon Suisse (AWS).
Ainsi, même si la Suisse adopte une approche différente de celle de Mistral, Euria montre qu’une souveraineté numérique peut passer par la combinaison de modèles existants et d’une infrastructure locale stricte.
Conclusions
En conclusion, l’Europe a désormais pris conscience que la souveraineté numérique n’est pas un luxe, mais une nécessité stratégique pour protéger ses données et sa gouvernance. Ce « réveil » se traduit par une volonté farouche de ne plus dépendre exclusivement des géants américains et d’échapper à l’emprise du Cloud Act, cette loi extraterritoriale qui permet aux autorités des États-Unis d’accéder aux informations stockées par des entreprises américaines, peu importe la localisation physique des serveurs.
Pour exister dans cette course mondiale, l'Europe mise sur la création de ses propres modèles de langage (LLM). Des champions comme Mistral AI, avec sa stratégie open source, ou l'initiative académique suisse Apertus, démontrent que nous possédons l'expertise technique pour rivaliser avec les modèles d'outre-Atlantique !
Acteur | Créateur de modèle IA | Version cloud - Hébergeur Américain |
Mistral AI | Oui | Oui |
Euria | Non | Non |
Apertus | Oui | Oui |
La manière la plus simple et la plus sûre de conserver un contrôle total sur ses données consiste à privilégier des solutions de proximité et des infrastructures souveraines.
L’hébergement local.
En utilisant des modèles open source, notamment ceux développés par Mistral, et en les exécutant sur vos propres serveurs, vous conservez l’intégralité de vos données au sein de votre infrastructure.
Les hébergeurs européens.
Des fournisseurs tels que OVHcloud ou Scaleway proposent des alternatives souveraines pour déployer et faire fonctionner des applications d’IA lorsque l’entreprise ne dispose pas de sa propre infrastructure technique.
Les services « prêts à l’emploi ».
Certaines solutions clés en main existent également. Par exemple, l’assistant suisse Euria développé par Infomaniak offre un chatbot souverain et écoresponsable garantissant que les données des utilisateurs ne sont jamais réutilisées pour entraîner les modèles, tout en restant en dehors du cadre de la législation américaine.
Point d’attention : lorsqu’une entreprise vous propose une solution d’IA dite « souveraine », il est essentiel de vérifier ce que recouvre réellement cette affirmation. Assurez-vous notamment que l’infrastructure d’hébergement sur un sol européen n’est pas, en réalité, fournie par un acteur américain (AWS, Azure, Google Cloud, etc.), ce qui pourrait soumettre les données à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act.
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