Souveraineté IA en Europe (Mistral, Euria, ...) : ce que les entreprises doivent vraiment comprendre
- Antoine Smet

- 3 avr.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 avr.
Introduction : Le réveil de la souveraineté numérique européenne
Longtemps perçue comme un débat technique ou institutionnel, la souveraineté numérique (et aujourd'hui, de l'IA) est devenue un enjeu stratégique concret pour les entreprises en Europe.
Choisir une solution d’intelligence artificielle ne revient pas seulement à comparer des performances. Cela signifie aussi choisir où circulent les données, sous quel droit elles sont hébergées, et de quels acteurs technologiques l’organisation devient dépendante.
Le sujet de l'IA souveraine en Europe a pris une nouvelle ampleur dans le contexte géopolitique actuel et suite à la décision du gouvernement français de migrer les données de santé vers une une infrastructure qualifiée "SecNumCloud", afin de réduire l’exposition à des législations extraterritoriales.
Ce changement de cap est l'un des exemples les plus frappants de l'envie de souveraineté qui anime désormais l'Europe. Il ne s'agit plus seulement de performance technique, mais d'une nécessité politique : échapper au Cloud Act
Cloud Act : pourquoi l’hébergement en Europe ne suffit pas toujours
Le CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) est né d'un conflit entre Microsoft et la Justice américaine qui exigeait l'accès aux données stockées en Irlande,
Le CLOUD Act, adopté aux États-Unis en 2018, permet aux autorités américaines de demander à une entreprise soumise au droit américain de transmettre certaines données, peu importe la localisation des serveurs. Il brise donc « l’illusion du sol européen » : la nationalité du prestataire prime désormais sur la géographie.
Autrement dit, selon le Cloud Act américain, stocker des données en Europe ne suffit pas nécessairement à les soustraire à un cadre juridique extraterritorial si le fournisseur cloud reste américain. Or, la majorité des hébergeurs Cloud sont américains.
Afin de garantir les droits des entreprises européennes, les acteurs du Cloud proposent depuis lors une combinaison de Data residency (hébergement des données sur le sol européen), encryptage des données et la constitution de sociétés de droit européen.
À retenir :
Hébergement en Europe ne signifie pas automatiquement souveraineté.
Pourquoi l’Europe dépend encore fortement d’acteurs non européens
La situation actuelle résulte d’un retard accumulé dans le cloud, la puissance de calcul et la capacité à retenir les meilleurs talents.
Pendant que les hyperscalers américains investissaient massivement dans des infrastructures mondiales, l’Europe n’a pas construit d’alternative de même ampleur. Cette avance s’est ensuite prolongée dans l’IA : plus de cloud, plus de calcul, plus de données, plus d’effets d’écosystème.
Résultat : même lorsque des initiatives européennes émergent, elles restent souvent encore partiellement dépendantes d’infrastructures ou de briques technologiques non européennes.
Toutefois, de nouvelles initiatives européennes cherchant à créer des modèles d’IA souverains et des infrastructures locales capables de rivaliser avec les géants américains ont vu le jour, à l’instar de Mistral AI en France ou d’Euria en Suisse.
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Mistral AI : Le champion français de l’IA open source
Fondée en avril 2023 à Paris par un trio de chercheurs d’élite parmi lesquels on retrouve Arthur Mensch (ancien de Google DeepMind), Guillaume Lample et Timothée Lacroix, deux ingénieurs ayant travaillé sur le modèle Llama de Meta. Cette expertise de haut niveau leur a permis de lever des fonds records, notamment auprès du géant ASML (qui détient environ 11% du capital).
Leur stratégie repose sur plusieurs éléments :
une stratégie largement tournée vers l’ouverture. Mistral permet à quiconque de télécharger et d’ajuster ses modèles pour les personnaliser (le fine-tuning).
des solutions adaptées à des usages variés, combinant la vision, l'OCR (reconnaissance optique de caractères), l'audio, en passant par des solutions de tooling et de codage comme « Mistral Vibe ». Cette polyvalence s'incarne dans des modèles spécialisés : Mistral Large pour l'orchestration complexe, Mixtral pour les fortes charges d'utilisateurs, ou encore Ministral, optimisé pour être rapide sur PC et téléphones.
une direction stratégique résolument tournée vers l'IA agentique. L'objectif d'Arthur Mensch est de proposer une IA capable d'interagir intelligemment avec différents outils. Ses modèles, comme Mistral Large, sont ainsi conçus pour orchestrer des fonctions et déployer des agents capables d'exécuter des flux de travail autonomes, de s'adapter et de délivrer des résultats concrets en entreprise.
et un discours affirmé sur l’autonomie technologique européenne. Mistral s'appuie sur certaines infrastructures cloud américaines et a annoncé un nouveau cluster d'entraînement souverain en France, matérialisant ainsi la vision d’une IA souveraine et compétitive.
Pour ancrer cette vision dans la réalité économique, Mistral multiplie les collaborations avec des leaders mondiaux afin d'améliorer leurs processus métier. C'est notamment le cas avec ASML, qui utilise ces modèles pour faire progresser la lithographie au silicium, ou encore Accenture, Stellantis et CMA CGM, prouvant que l'IA souveraine est déjà un levier de performance opérationnelle pour l'industrie européenne.
Euria : l'IA souveraine ?
Peut-être avez-vous déjà entendu parler d'Euria, l'assistant IA présenté comme le fer de lance de la souveraineté helvétique. Mais que se cache-t-il réellement derrière cette interface ?
Développé par Infomaniak, Euria ne repose pas sur un grand modèle propriétaire unique. La solution combine plusieurs modèles ouverts selon les usages, hébergée exclusivement en Suisse. Des analyses publiques récentes décrivent notamment l’usage de modèles comme Qwen pour le texte, Mistral pour certaines fonctions et Whisper pour l’audio.
Les datacenters d'Euria sont construits en sous-sol pour ne pas dénaturer le paysage, fonctionnent sans aucune climatisation ni eau, utilisant l'air extérieur pour son refroidissement et 100 % de la chaleur dégagée par les serveurs est réutilisée pour chauffer des habitations.
En combinant ces modèles avec une infrastructure locale, Infomaniak garantit que les données sont protégées par le droit suisse, avec la promesse formelle qu'elles ne seront jamais utilisées pour entraîner l'IA.
Euria montre qu’une souveraineté numérique peut passer par la combinaison de modèles existants et un hébergement local.
Les questions que les entreprises doivent se poser en termes d'IA et de soouveraineté
Le terme “IA souveraine” est de plus en plus utilisé. Il faut donc le décoder.
Avant de retenir une solution, il faut poser 5 questions :
1. Où les données sont-elles hébergées ?
Pas seulement le pays affiché, mais le fournisseur réel.
2. Quel droit s’applique ?
L’entreprise opératrice est-elle soumise à une législation extraterritoriale ?
3. Le modèle est-il ouvert, fermé, ou hybride ?
Le niveau de contrôle diffère fortement selon ce point.
4. Peut-on déployer la solution sur une infrastructure propre ou européenne ?
C’est souvent un critère décisif pour les usages sensibles.
5. Les données sont-elles réutilisées pour entraîner les modèles ?
La réponse doit être claire, contractuelle et compréhensible.
En pratique, il ne s’agit pas toujours de choisir entre “souverain” et “non souverain” de manière binaire. Il s’agit surtout d’arbitrer en fonction du type d’usage, de la sensibilité des données et du niveau de maîtrise recherché.
Conclusion : souveraineté ne veut pas dire autarcie, mais maîtrise
L’Europe a clairement changé de posture. La souveraineté numérique n’est plus traitée comme un sujet secondaire, mais comme une condition de sécurité, d’autonomie et de compétitivité.
Des acteurs comme Mistral montrent que l’Europe peut produire des alternatives crédibles. D’autres, comme Infomaniak avec Euria, montrent qu’il est aussi possible de construire des solutions pertinentes en combinant des modèles ouverts avec une infrastructure locale.
Pour les entreprises, la bonne question n’est donc pas seulement : “Quelle IA est la plus performante ?”
La vraie question est : “Quelle IA est adaptée à nos usages, à nos contraintes et à notre niveau d’exigence en matière de maîtrise des données ?”
C’est à cette condition que la souveraineté devient autre chose qu’un slogan : un critère de décision.
Sources :




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